Rosario+Vampire, salué unanimement par la critique comme le meilleur animé de la saison dernière, revient pour une deuxième saison, au grand bonheur des hordes de fan écumant sur la blogopshère. Après cinq épisodes visionnés, le soulagement est réel : on repart sur les bases qui ont fait de Rosario+Vampire, réalisé par l’excellent studio Gonzo, connu pour ses chefs d’oeuvres (Gantz), le pinnacle actuel de l’animation japonaise, de part un subtil mélange entre des thématiques universelles, une approche fine et intelligente de la société nippone, une animation à couper le soufle et une narration ridiculisant les gaijins.
Le seul titre mérite de s’y attarder. Le rosario est la forme latine du rosaire, sorte de chapelet utilisé par les catholiques pour egrener différentes prières, pater, ave, credo, forme de spiritualité oratoire et contemplative. L’une des thématique centrale de l’anime est ainsi subtilement amenée : la contemplation d’une société via son avenir (les lycéens), via une approche cyclique, chaque épisode étant construit selon un même schéma global, s’achevant sur un combat remporté par l’héroïne. La prière du Rosaire se termine quant à elle sur un Salve Regina, l’identification mariale est clairement voulue.
Seconde composante du titre, le Vampire, lié au Rosaire par le connecteur faisant sens « + », campe l’héroîne mariale comme créature mythologique, issue de croyances fondatrices retrouvées dans chaque religion et popularisée en occident par Bram Stoker. Le sang recueilli par le Vampire est semblable à celui du Christ, lavant le peché (la mort amenant le jugement et le pardon). Détail particulièrement révelateur, le pieux seul peut vaincre le Vampire, métaphore de la pénétration, qui oterait ainsi à l’héroïne son identification à la Sainte Vierge Marie qui, comme le veut la croyance populaire, conçu le christ vierge (même si, de fait, l’immaculée conception renvoit à une naissance sans la tâche du peché originel, et non à des considérations d’hymen; les japonais n’étant pas de confession catholique, ce mélange est pardonnable). C’est alors que le + prend tout son sens : ils ‘agit en fait d’une croix, au pied de laquelle le sang du christ fut recueillit dans le graal, et seule la typographie contrariante le transforme en vulgaire +.
Sans même voir une minute de l’anime, les enjeux apparaissent grâce à ce titre très bien pensé. Ce n’est qu’un début dans le tourbillon de réflexions profondes que peut susciter la vision de l’animé chez le téléspectateur otake averti. Le scénario, malin, renverse la perspective de la normalité en placant un lycéen totalement banal et sans asperités dans un établissement peuplé de monstres. Le mot même de monstre prend ici tout son sens : l’étymologie est claire, le monstre est l’individu, la personne que l’on montre du doigt, le stigmatisant, le séparant du corp social constitué par l’ordinaire. Ici, le monstre est le lycéen humain, seul dans une société inversant la logique démographique. L’évocation de Sartre est forte, on pense en particulier à sa célèbre phrase sur les enfants « monstres éduqués de nos regets ».
Afin de renforcer l’alienation du personnage principal, son humanité le rend particulièrement faible face à ses camarades, dotés de pouvoirs. L’exclu est toujours faible, le héros se retrouvent dans la situation d’un étranger ou, plus profondément, d’un pauvre dans une société capitaliste, le pouvoir brute évoquant le pouvoir d’achat manquant tant aux opprimés. Le lycée est ainsi un reflet du capitalisme : tous les monstres ne sont pas égaux, les plus puissants correspondant aux riches, la masse, anonyme, à la classe moyenne. La notation de la puissance, de D à A, peut être idendifiées au système de classement américain, d’où une belle leçon pour le jeune téléspectateur : les bases de la richesse sont dans le travail. Gonzo contrebalance immédiatement ce moralisme par un avertissement pessimiste quant à la société libérale. Les plus forts sont d’un rang S, hors de portée si ce n’est pas la naissance, l’hérédité. Les vraies puissances du monde naissent ainsi, il est possible de s’élever, mais pas au sommet. A partir de ce constat social, véritable attaque frontale contre Jean Jacques Rousseau, l’anime développe une double idée sur le rôle du riche dans la ploutocratie mondiale et plus spécifiquement japonaise : humilité, la Vampire de rang S se faisant passer pour un monstre normal, sans prérogatives supérieures, et responsabilité, en cas d’abus, elle revendique son pouvoir pour rétablir l’ordre et assurer la cohésion du corps que constitue le lycée, tout en protegeant le faible, l’exclu, l’incompris, à savoir notre anti-héros humain. Le premier message de l’anime, c’est cette problématique d’intégration et de respect de celui qui n’a rien si ce n’est son sang, sa force vitale, c’est à dire son travail, qui doit aider le riche et puissant à contrôler la société pour le bien commun. Nous ne sommes pas loin du Banquet de Platon! Si l’on reprend la reflexion sur les aspects religieux du titre, on entrevoit la double nécessité du temporel et du spirituel pour assurer la bonne marche de tous vers le bonheur.
L’anime ne se contente pas d’une reflexion globale sur les problématiques nées de la mondialisation. Toujours à la page, suivant les idées actuelles du « think global be local », il propose aussi une subtile étude de moeurs et campe des personnages justes, archétypaux mais jamais caricaturaux. Le héros est déchiré entre quatre lycéennes, chacune représentant une qualité fondamentale chez une compagne : puissance/richesse pour la Vampire, beauté/fertilité chez la Succube, jeunesse/intelligence chez la Magical Girl, libre pensée et recul pour la Ice Queen. La poitrine, symbole d’opulance, est ici proportionnelle à la matérialité de la femme, les qualités les plus intellectuels amenant un petit bonnet. Le héros symbolise le pauvre, l’exclu. Vous allez me pointer une contradiction entre ce statut et l’attirance suscitée chez ces demoiselles. Pas du tout, et là est tout l’art de Gonzo! Etant unique, lui seul peut permettre la regeneration de la société immobile, amener sang neuf, gènes neufs, et autoriser de par là une réelle progression de chacun.
Hélas, bien souvent, l’otaku paresseux regarde d’un oeil les animés et manque toute l’essence d’une oeuvre. Gonzo ne voulait pas, avec Rosario+Vampire, parler dans le désert et voir tout un travail de défrichement perdu faute d’audience. Après tout, les grands auteurs ont toujours su concillier spectaculaire et intelligence. Rosario+Vampire propose donc, pour supporter les idées développées, un habile mélange entre romance et bataille, métaphore de l’adolescence, parsemées de faux fanservice. Le médiocre s’arrêtant à peu pourrait y avoir du racolage actif. Non! Les panties des différentes héroïnes ont le rôle du masque dans le carnaval vénitien ou la tragédie grecque, exprimant en quelques pixels les traits fondamentaux des personnages. Par exemple, la succube porte du jaune, couleur du Soleil, du dieu grec Appolon, connu pour sa beauté, faisant croitre les plantes, nous renvoyant donc à la symbolique beauté/fertilité associée au personnage. Rosario+Vampire réussit ainsi à integrer parfaitement le fanservice dans un message plus global, et, pour bien signifier la vacuité des apparances, brise régulièrement le quatrième mur, ce qui renvoit encore et toujours à Platon, ici la Caverne.
Pour conclure, cet anime m’a complètement bouleversé, bousculant toutes mes conceptions du monde et de la société, m’instruisant plus que n’importe quel documentaire sur le Japon, et explique vraiment la PASSION qui nous pousse tous à décrypter, analyser, disséquer l’animation japonaise.