Back in the NHK
L’affaire du manga NHK, publié par Soleil dans une version supprimant les représentations de petites filles nues, a fait couler beaucoup d’encre virtuelle dans le petit monde des otaku. Entre ceux qui sont contre, avec différents niveaux de violence, du Raton qui, dans son article, développe plusieurs points interessant, aux commentaire de ce même articles, souvent complètement stupides, et ceux qui ne s’émeuvent que peu, ignorent ou approuvent la politique décidée par Soleil en accord avec ses partenaires japonais, dont l’auteur, toutes les opinions sont présentes.
Le troll pur et dur fonctionnant peu (ou bien, selon sa finalité), il convient peut-être de prendre un peu de hauteur et revenir sur la question, d’une manière plus générale.
Une langue, quelle qu’elle soit, est un être vivant évoluant en permanence. Vous pourriez comprendre un texte datant de la révolution française, auriez plus de mal face à du Rabelais non adapté, et encore plus avec du Chrétien de Troyes. Le français est particulièrement tordu, avec une grande variance dans le sens des mots, différant selon les époques, le contexte ou même la géographie. Nous sommes un peuple rationnel, parfois, qui a besoin d’un minimum de normes. Cette norme est trouvable dans les différents dictionnaires et prescriptions de l’académie française. Comme la norme se doit d’être au possible universelle et représentative, elle est forcément en décalage, plus ou moins grand, avec l’usage : des mots employés sur une base quotidienne finissent toujours dans le Larousse, quelques années après leur généralisation effective. Cette observation permet de comprendre la difficulté de débattre correctement sans avoir, au préalable, définit les termes employés : un même mot ayant plusieurs sens plus ou moins éloignés, deux personnes peuvent discuter en boucle en se basant sur des axiomes linguistiques différents.
Plus la charge émotionnelle, historique, symbolique ou sociale du mot est forte, plus les différences exacerbent le débat. Dans le cas de la censure, nous sommes face à un concept ancien et bien vivant, de l’index de l’Eglise Catholique banissant certains ouvrages hérétiques au blocage de l’internet chinois, en passant par les autodafés de l’Allemagne nazie, le contrôle de la presse lors du Second Empire ou même le Maccarthysme.
L’étymologie de censure est, comme souvent en français, latine. Le censure était une charge administrative romaine, le censure étant chargé du recensement. Très tôt, les états ont approuvé le besoin de connaître leur population, bien évidamment pour mieux la taxer ou déterminer leur position sociale. En particulier, l’album (oui, c’est l’origine de l’album de BD), le registre recensant les sénateurs (en très très gros, les puissants nobles); ces derniers se devaient de suivre un minimum les vertues de l’homme romain idéal, et, en cas de trop grande dépravation, se voyaient rayés de la liste. Nous retrouvons ici l’origine du glissement sémantique du mot vers la censure telle que nous l’entendons, à la fois liste et choix, selection.
Ces deux aspects très généraux ont l’avantage d’englober grosso modo l’ensemble des sens actuels du mot. La censure est un choix appliqué à un certain nombre de moyens d’expression. Elle n’est cependant en aucun cas monolithique ou unique, on distingue différent types de censures, à la fois selon le censeur, mais aussi les modalités de la censure ou sa justification.
Si le mot a une connotation très négative, c’est qu’il est très fortement associé à la privation de liberté. Historiquement, la censure renvoit aux faits suscités. Avoir comme illustration un autodafé ou l’Allemagne nazie n’est pas la meilleure carte de visite qui soit. Le censeur est ici l’autorité (étatique ou religieuse), le moyen absolu (destruction, interdiction), les raisons peu recommandables : empècher les idées contraires au dogme, à l’idéologie, à la politique dominante de circuler.
De nos jours, cette forme précise de censure n’éxiste presque plus dans une société démocratique, mais est toujours pratiquée dans le monde, comme le montre l’exemple chinois. En France, la forme la plus proche de cette censure est la loi interdisant la remise en cause de certains faits historiques, en particulier le génocide. Si la totalité des historiens considèrent ce dernier comme une réalité incontestable scientifiquement, cette forme de contrôle de l’histoire, d’ingérence de l’état dans un travail indépendant de toute considération politique, a beaucoup gené une partie de la profession, moins part sa finalité (foutre en taule les négationnistes est une idée séduisante), plus pour l’esprit.
La censure n’a pas pour autant disparu en France, elle revet juste différents aspects, qui ne sont guère comparable à la pure privation de liberté évoquée dans les deux paragraphes précédents. J’en distingue deux grandes catégories majoritaires : la protection des individus, la protection d’un individu. J’entends déjà l’objection « oui, mais l’église catholique pensait proteger les âmes, donc les individus, en limitant l’accès aux ouvrages les mettant en danger ». Bien sûr, l’enfer est pavé de bonnes intentions! Pour justifier ou invalider la légitimité d’une censure, ce n’est pas le phénomène qu’il faut observer, mais les acteurs, modalités et raisons invoquées.
La protection d’un individu relève des lois sur la diffamation et l’injure. Ne pas pouvoir insulter, théoriquement, une personne est une forme de censure. Ne pas pouvoir raconter n’importe quoi sur une autre aussi : votre liberté est limitée. Vous connaissez tous l’adage expliquant cette limitation : la liberté de l’un finit ou commence celle des autres ». Voilà la justification. La justice doit souvent décider de l’application précise de cette forme de censure, elle est l’acteur de la censure. Acteur non étatique, indépendant (toujours théoriquement, et agissant en fonction des lois décidées par l’état au nom des citoyens, principes de la démocratie représentative), tranchant pour ou contre une interdiction de publication (dans le cas d’un journal) et une éventuelle sanction (le moyen de la censure). Pour illustrer, on peut évoquer la fameuse affaire La Rumeur, groupe de rap médiocre aux paroles débiles et agressives, mais innocenté, enfin, aux dernières nouvelles, je ne suis pas l’affaire avec passion non plus. Autre exemple moins anecdotique et politique, des biographies sont régulièrement interdites car portant atteinte à la personne narrée.
Nous ne sommes toujours pas dans le cas de NHK, justifié par la protection des individus. Pas d’une idéologie, hein, si vous me suivez. Nous ne sommes pas dans le débat d’idée, mais dans la morale et, presque, la psychiatrie. Le sujet touche ici de bien plus près les otakus : jeux vidéo violents, animés censurés sur TF1, loli masquées sur NHK, chacun de ces éléments relève d’une volonté de proteger les individus. Mais, ici encore, une justification globale, mais des acteurs et moyens différents.
L’acteur majeur reste la justice, mais d’autres s’incrustent dansle processus : les lobby, les éditeurs, l’opinion. Les lobby sont divers : une religion, une association (famille de France), tous tentent d’imposer une certaine idée de ce qu’il faut interdire pour préserver l’intégrité de chacun. Pour les religions, je pourrais citer la dernière tentation du christ de Martin Scorcese, qui fut violament attaqué par l’église. Famille de France, inutile de m’attarder, vous avez tous des exemples en tête. Le lobby peut agir directement à la source de la loi quand il en a la puissance, mais, dans notre cas, la pression s’effectue plus via l’opinion publique : par des réunions d’information, des tracts, des articles, ils tentent de mobiliser assez de personne pour influencer la loi ou les promotteurs de l’information, c’est à dire les éditeurs.
Ces derniers, théoriquement, ne craignent vraiment, dans l’absolu, que la loi. La justice constate, juge, condamne ou innocente. En pratique, dans notre société de communication, de marketing, l’impact de l’opinion est une menace presque plus grande. Rien à voir avec la censure, mais Danone se souvient très bien des effets de l’opinion, induite par les lobby, sur ses chiffres de vente. Notre éditeur fait face à une double menace, et doit donc se proteger pour vivre.
La censure, cette protection, se traduit de manière variée : la suppression n’est que rarement privilegiée sans décision de justice, car couteuse. La modification permet de se concillier à la fois l’opinion et les profils. TF1 voulait diffuser des animes, il les a charcuté, avec plus ou moins de violence. Bethesda voulait publier Fallout 3 en Australie, il a supprimé les références à la drogue. Westwood sortit Command and Conquer en Allemagne en modifiant la couleur du sang, de rouge à verte, pour faire croire à des soldats non humains. Artifice pueril, mais sauvant les apparences. Souvent, une toute petite modification suffit à calmer la foule ou l’état, tout en affectant l’oeuvre bien moins qu’un découpage à la hache. Les trois exemples cités sont interessant car concernent des problématiques d’importation d’un produit dans un pays étranger. La loi diffère, la morale, l’opinion, la puissance des Lobby diffère. Ce qui est autorisé et accepté aux USA ne l’est pas en Allemagne. Ce qui est légal au Japon peut ne pas l’être en France. Le cas de TF1 est très différent : Ken le Survivant n’est pas moins légal en France, mais la volonté éditoriale diffère. Un anime ciblant les adultes devient destiné aux enfants, sur une tranche horaire jeunesse, tôt le matin, avant l’école. Ce qu’un adulte peut encaisser, un enfant ne le peut forcément. Nous touchons ici à un dernière moyen de censure, autre que la modification ou l’interdition : la discrimination.
Beaucoup moins associée à la censure, elle n’en est pas moins une part entière, généralement mieux acceptée par ceux qu’elle ne touche pas. Il s’agit de limiter la diffusion de l’oeuvre à un nombre réduit de personne, qui n’ont pas à être protegées. L’organe étatique chargé de cette censure pour le cinéma est la commission de classification : chaque film est classé dans une petite case indiquant les âges nécessaires pour le regarder. Je disais « mieux acceptée par ceux qu’elle ne touche pas ». Vousêtes presque tous majeurs, donc que le dernier film d’horreur à la con soit interdit aux moins de 16 ans, vous vous en tapez grave. Vous auriez 15 ans et 7 mois, vous ne penseriez sûrement pas pareil. Ca peut de plus aller plus loin dans certains cas. Dans le cas d’une publication, ce type de censure se traduit par une mise sous plastique et une non vente au mineur. Oui, vous avez bien lu, mettre sous plastique une oeuvre est AUSSI une forme de censure.
Avant de résumer un peu ce que l’on a vu ensemble pour voir ce qu’il en est dans le cas de NHK, je dois préciser un aspect important de la protection : le legislateur estime que l’écrit n’est que rarement dangereux pour les individus. Un livre ne subit presque jamais de censure étatique ou juridique pour cette raison (mais, on l’a vu, peut l’être pour proteger UN individu). En librairie, vous trouverez des horreurs, politique comme Mein Kampf ou le Protocole des Sages de Sions, mais aussi violentes et/ou sexuelles, comme la Nouvelle Justine ou un Roman Sentimental (évoqué par Raton). Nous sommes ici dans l’irrationalité, dans la psychiatrie. Ca vaut ce que ça vaut, mais la représentation est considerée comme immensément plus néfaste que la narration. Vous pouvez le critiquer, hélas, contre Freud, la société et la morale, vous aurez du mal. Laissez Michel Foucault, immense intellectuel français, fustiger la diabolisation de la sexualité chez l’enfant, critiquer la médialisation de cette même sexualité, et revendiquer, aux cotés de mecs comme Jacques Derrida, la non pénalisation des rapports sexuels entre adultes et mineurs, si consentants. Quoiqu’il en soit, la loi française est claire : sexe (au sens le plus large)+enfant(de moins de 15 ans)+représentation(et donc pas écrit) = VERBOTEN, mais laisse le livre peinard.
(Afin d’être totalement précis, quelques livres ont été vraiment censurés, comme L’épi monstre de Nicolas Genka, voilà quelques dizaines d’années (quand même), et dans d’autres cas, l’éditeur utilise l’artifice du plastique pour calmer les associations, même si le livre est en soi totalement légal (Gallimard et Rose Bonbon, après le scandale).)
Revenons à NHK. Bienvenue, NHK! La censure est ici : faite par l’éditeur / via une altération de l’oeuvre de faible ampleur / imposée par la loi. Considérons les choix s’offrant à Soleil avant la publication, en considérant qu’il y a une volonté de publier. Ils auraient pu passer outre, lacher l’affaire, et refiler le bébé à un autre.
Premier cas, publication sans aucune alteration ni discrimination dans les acheteurs. Sans doute la solution qui aurait recueillis le plus de suffrage chez les otaku. Deux problèmes s’élèvent : la menace des associations de défense de l’enfant, de la famille, de la moralité, etc. Une campagne médiatique peut être du pain béni ou une malédiction, choix difficile à assumer pour un éditeur pas si puissant. Soleil n’est pas Total. Autre problème : une telle publication serait illégale. Toute personne décidant de s’amuser à saisir les tribunaux pourrait foutre une merde phénomènale dans les comptes de l’éditeur.
Second cas, une censure. La, deux possibilités : censurer par une altération de l’oeuvre, censurer par une limitation des lecteurs. La limitation du nombre de lecteur, en interdisant le manga aux mineurs, ne règle en aucun cas la question legislative : la représentation de petites filles à poil, même dans une minuscule case, est interdite, plastique ou pas. NHK propose une vision du Japon un peu différente du courant majoritaire, montrant les problèmes sociaux et moraux d’une société en pleine déliquescence morale. L’immense majorité de la production japonaise laissant croire aux jeunes lecteurs que le pays est un paradis magique remplis de schoolgirls à gros sein en seifuku ou n’importe quel looser peut devenir un puissant ninja / un champion de baseball / un dieu de la bagarre / un mec vivant avec 6 nanas, un tel décallage est forcément très interessant pour mettre du plomb dans l’aile à ce public. La seconde possibilité est celle choisie par l’éditeur : alterer l’oeuvre.
Les avantages sont multiples : sécurité legislative, plus de monde ciblés, donc plus de thunes générée, découverte d’un Japon sombre pour les adolescents. Le désavantage est la suppression de quelques images, donc une atteinte à l’intégrité de l’oeuvre, « scandale » à nuancer :
Observons que l’auteur fut consulter. Logique, vous me direz, puisque toute modification d’une oeuvre protegée par le droit d’auteur n’est possible qu’avec l’accord de l’ayant droit. Moins connu, tout auteur possède un droit de repentir : il a le DROIT de modifier sa propre oeuvre. Toujours (avec des limitations économiques, à savoir, si il y a préjudice pour l’exploitant, le compenser). Le mec qui a pondu NHK, j’ignore son nom et ne veut pas spécialement le savoir, a accepté, approuvé le changement, exercant ainsi un droit qu’il est seul à pouvoir exercer. De plus, nous se sommes pas dans une altération massive : une ou deux vignettes sur l’ensemble d’un tome. Il s’agit donc plus, pour les opposant, d’une question de principe que pratique, une personne évoquant une lecture gachée par cette censure l’est par gène intellectuel, et non par gène artistique, ou alors un dessin raté (et c’est toutes les cinq pages dans le manga moyen) gache aussi la lecture. Dans NHK, le dessin n’est pas l’atout principal de l’oeuvre, contrairement à d’autres.
Si c’est l’idée de censure qui gène, alors nous sommes dans une impasse : le plastique censure aussi. A moins d’être fondamentalement égoîste (ma lecture n’est pas gachée, celle du jeune de 15 ans n’ayant pas ce droit l’est, mais je m’en tape). Sachant comme on l’a vu que le plastique ne protège en rien Soleil, on comprend bien que l’unique alternative possible était celle adoptée par l’éditeur, au regard de la loi, de la portée commerciale et de la volonté éditoriale, toucher le plus grand nombre.
Je n’aime pas Soleil. Quand je lis « Soleil », mon premier reflexe est le rejet. Un peu comme « EA » ou « Fallout 3″. Je n’aime pas NHK, manga strictement dénué d’interêt pour moi, trop consensuel dans sa critique, trop racoleur. Hélas, quand je reflechis à cette affaire, une seule conclusion me vient à l’esprit : ils ont fait ce qu’ils avaient à faire, et bien. Le papier cul servant de support à l’oeuvre est un scandale bien plus grand.


