Tokyo Toybox

Avant que l’énervement consécutif à un énième jeu sorti dans un état limite ne détourne mon dernier billet, il était question de parler rapidement de Tokyo Toybox, manga publié en France chez Doki-Doki, Tanuki Award du meilleur opus 2008. Effectivement, un manga parlant de l’industrie vidéoludique, assumant complètement de s’adresser aux hardcore gamers, ne peut qu’attirer l’attention. Axel a montré voilà quelques temps que les auteurs japonais n’hésitaient pas à aborder les sujets les plus pointus avec des mangas de niche, aussi il est presque étonnant que le jeu, si lié à la culture japonaise moderne, n’est pas si souvent objet d’écriture, malgré des adaptations ou des références fréquentes. Bref, achat à priori obligatoire.
Avant de procéder, sans suspense, ayant annoncé la couleur dans l’article précédant, au listage de ce qui fait de Tokyo Toybox un manga hypocrite et malvenu, il convient de mettre clairement aux points deux trois détails : malgré le mal que je vais en dire, Tokyo Toybox est un manga souvent sympathique, bien mené, parfois très drôle, qui se lit sans aucun déplaisir. Graphiquement, rien d’exceptionnel, notez toutefois un personnage d’exécutive woman assez woot, à même, si le manga marche bien, de nous offrir quelques grands moment de bravoure hentai, ce fétiche n’étant pas assez fréquent à mon goût, comparé à la horde de loli ou de mecha envahissant les imageboards. Heureusement que Marc Dorcel partage mon amour des tailleurs jupe formels et de la lingerie fine.
L’executive woman en question, c’est l’un des deux personnages principaux de Tokyo Toybox. Freinée dans sa carrière jusque là sans fautes, elle se voit confier la charge humiliante de manager un petit studio de développement, survivant minablement entre logiciels pour machines à sous et jeux vidéo. Une noob débarquant chez les geeks, ces derniers étant menés par le second personnage clé du manga, ex futur Hironobu Sakaguchi, sale, bordelique, passionné, sociopathe. La rencontre est l’occasion pour les auteurs, Ozawa Takahiro et de Seo Asako , de décrire cet univers faisant fantasmer des générations de joueurs et de nous délivrer une plaidoirie vibrante en faveur de la création, de l’originalité, du design sans concessions, par opposition aux éditeurs, castrant la créativité, formatant les produits, esclaves sans scrupules du département marketing. Artiste contre commercial, petit passionné contre gros cynique, ancien contre moderne, ce duel vieux comme Socrate est matérialisé par la rivalité entre le personnage principal et son ami d’enfance, jadis duo magique de jeunes créateurs aujourd’hui séparés. La Némésis du héro a été corrompue par l’argent, le succès, s’est détourné de ses principes d’origine et s’est vendu au grand capital, trahissant par la même occasion son amitié et son partenaire, pourtant le vrai moteur de l’association. L’histoire du manga tourne pour le moment autour de ces problématiques et de ces deux personnages, l’un honnête et droit, l’autre vil et manipulateur, avec notre charmante executive woman comme observatrice partiale.
Malgré son coté caricatural et convenu, il est très tentant d’adhérer à cette vision un peu binaire du monde du jeu vidéo. Combien de bons studios créatifs et/ou innovant se retrouvant à enchainer des suites fades et sans saveur suite à un rachat ? Combien de game designer poussés dehors car trop ambitieux, incapables de tenir un délai, de faire des compromis ? Combien de grenouilles sympathiques devenues plus grosses qu’un bœuf et se foutant un peu plus de la gueule des joueurs à chaque nouveau titre ? Combien d’annulations pour des raisons purement économiques, combien de magazines achetés, de scandales ? Le propos de Tokyo Toybox est donc tout à fait acceptable, sinon original ou profond.
Hélas, les deux auteurs tombent dans le travers du moralisateur qui se fout de la gueule du monde, aka « fait ce que je dis, pas ce que je fais ». Résumons les procédés narratifs employés pour assoir le message : un regard extérieur, incompétent en matière de jeu, personnifié par l’executive woman. Un héros correspondant aux clichés attendus. Un méchant diabolique et manipulateur caché derrières de grands écrans. Un lien inconnu entre les deux anciens amis, faisant l’objet d’un teasing interminable et de révélations très progressives. Oui, Tokyo Toybox fait l’apologie de la créativité et de l’originalité, tout en employant les techniques narratives les plus éculées de l’histoire de la littérature en général. Le regard extérieur, facilitant l’entrée du lecteur dans un nouvel univers, l’introduisant petit à petit aux règles et concepts, vous le retrouvez dans Harry Potter et Bienvenue chez les Ch’tis, pour citer, deux médias différents, deux immenses succès, mais les exemples sont innombrables, par exemple dans les mangas sportifs. Passons sur le héros archétypique du geek, et arrêtons-nous sur l’ennemi manipulateur, actuellement véritable tarte à la crème dans les mangas, avec des lunettes, un air supérieur laissant entendre une intelligence supérieure. Rendez nous nos méchants débiles et agressifs ! Enfin, le passé commun occulté, la séparation pour un motif grave, les chemins qui divergent et la péripétie naissant des retrouvailles, sont aussi des clichés éculés.
Peut-on décemment faire l’apologie de la création à l’ancienne tout en vendant un produit ultra-formaté ? Car, au fond, tout ce que dénoncent les auteurs existe hélas bel et bien dans le manga et l’animation, royaumes du marketing, des intrigues influencées par les sondages, du retcon opportuniste, de l’exploitation à outrance des licences, de l’humiliation des studios de qualité forcés de pondre des merdes commerciales. Alors avant de critiquer les pratiques du voisin, encore faudrait-il balayer devant sa porte et essayer de pondre un manga un minimum original et inventif.



