Vaut-il mieux qu’un tas d’idiots crée un cerveau génial ou que les gens moyens continuent d’être élevés par quelques génies? (par Ziell)
En attendant que je vous fournisse mes textes sur la Tunisie et les anime à faire regarder à quelqu’un qui en est étranger, voici un sujet sérieux, intéressant, et dans l’air du temps, proposé par un camarade du net de longue surnommé Ziell.
Vous aurez sûrement vu ce débat dans quelques magasines de business ou de science vers mai à juin, en ces temps de succès des réseaux sociaux ou de prospérité du net 2.0. Mais parce que Soviet Voice est fréquenté par des geeks, des otaks et sûrement des technophiles, il sera sûrement intéressant d’avoir vos réactions et commentaires ici et en direct. Ce débat, c’est le vôtre.
Maintenant, je laisse place au texte de Ziell.
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C’est un sujet qui me préoccupe assez régulièrement, ça a pris de l’ampleur l’an passé lorsque j’ai connu un tournant dans mes préoccupations professionnelles (il y a 2-3 ans j’étais convaincu que j’allais bien m’amuser en travaillant dans le numérique et aujourd’hui je vomis cette idée, en considérant que ma sagesse ne se trouve que dans mon éloignement de la haute technologie, pour les raisons qui vont suivre) mais dans le fond ça trouve ses racines bien plus loin, dans le simple fait que j’aie toujours aimé (plus ou moins) me prendre la tête sur des sujets (plus ou moins) à la con. Lubie que je considère la plupart du temps comme une qualité, et dont j’ai peur qu’elle se perde avec le temps, avec les gens.
Pour résumer le topo : tel que je le perçois, le scénario catastrophe narré dans des divertissements tels que genre Matrix ou Battlestar Galactica prend forme. L’homme devient dépendant de la machine qu’il a créée, une machine certes plus forte que des dizaines, centaines d’hommes, et bien plus efficace, mais dont la puissance intellectuelle ôte à ses créateurs le sentiment d’avoir besoin d’être fort individuellement (sur un plan intellectuel). Ce qu’on peut aussi appeler l’instinct de survie.
Tout le long de son existence, l’humanité a créé une forme d’intelligence collective, en relatant son savoir, sur un nombre de champs d’expertise énorme, dans des ouvrages, des manuscrits, des schémas, et plus récemment des vidéos et des enregistrements sonores.
Mais jamais autant qu’aux XXe et XXIe siècles le savoir n’a été aussi accessible. C’est un gain de temps lorsqu’il s’agit d’obtenir une réponse précise, mais ça présente aussi le terrible inconvénient de sauter l’étape la plus importante de la recherche d’une réponse : le cheminement. Savoir comment ça fonctionne, même/au moins en surface.
C’est ce qu’on explique aux collégiens lorsqu’ils obtiennent des calculatrices et qu’on commence à s’intéresser davantage à leur raisonnement qu’à leurs capacités de calcul mental : ce qui compte, c’est la démarche. Mieux vaut avoir eu un raisonnement juste pour un résultat faux, pour une quelconque erreur de calcul, qu’un résultat juste issu d’un cheminement bref, louche et/ou incompréhensible.
Autrefois/Jadis/Naguère, ou plus simplement normalement toute recherche se décompos(er)ait en plusieurs étapes :
- on constate/observe un problème, le sujet d’une intrigue
- on formule la problématique
- on définit des champs de recherche (très important ; si on ne connaît pas la signification du mot « quincaillerie », on peut mettre un temps fou à trouver une boîte de vis dans un hypermarché.)
- on fouille, on fouine plus moins longtemps
- on trouve
- et peut-être qu’en chemin on aura appris d’autres détails
Aujourd’hui, bien souvent une recherche se déroule ainsi :
- on constate/observe un problème, le sujet d’une intrigue
- on formule la problématique
- on la soumet à un moteur de recherche
- on la reformule si on ne trouve pas (usage d’autres termes, d’autres langues, etc.)
- on trouve, facilement
- et peut-être qu’en chemin on aura appris d’autres détails, sauf que le format écran incite moins à la lecture qu’un livre, et que généralement les informations sur le Web sont moins spécialisées (qu’on sache ou non bien chercher).
Je ne nie pas que c’est assez génial, le fait d’avoir ainsi accès à une bibliothèque intelligente, permettant de retrouver un même contenu de plein de façons différentes. Mais quand ça vire au réflexe, et qu’on en vient à ne plus s’intéresser qu’au résultat sans passer par des acquisitions de connaissances de façon empirique, on court surtout vers l’abrutissement individuel de la population au service de la création d’une intelligence collective, plus forte et plus efficace certes, mais dont les neurones perdent en qualités individuelles.
Du coup on va se trouver (pour caricaturer au maximum) soit face à une population de gens moyens sachant tous la même chose, c’est-à-dire peu, et faisant appel au « cerveau collectif » pour leurs besoins plus spécifiques, soit face à une population de spécialistes, tellement spécialisés qu’ils ne sauront faire qu’une chose et auront perdu en polyvalence.
Ce second schéma est probablement plus sain, mais là on entre dans un autre débat, celui de savoir si, sur une population de 1000 personnes, il vaut mieux prendre le risque d’avoir 5 personnes qui savent construire un avion de A à Z ou bien prendre le risque d’avoir les 1000 qui savent « un petit peu » construire un avion, mais cela suffira-t-il à en finir un ?…
En gros, mon inquiétude vient du fait que je trouve ça très inquiétant que les jeunes générations en cours (-de 30 ans on va dire) soient autant blasés par les produits (les résultats) de la haute technologie quand pas un quart ne serait capable de construire une simple roue en bois solide.
De là, réapprendre à s’émerveiller des choses qui aujourd’hui nous paraissent simples, mais hier ne l’étaient pas (car elles sont issues d’un cheminement, elles sont donc un aboutissement), est peut-être le meilleur moyen pour éviter un abaissement intellectuel global de la population.
Après, je suis conscient qu’au Moyen-Âge par exemple, la population était encore en grande partie constituée d’imbéciles, et une poignée d’hommes ont fait avancer l’humanité. Mais je ne pense pas qu’on puisse parler en bien de cette époque sur le plan du bien-être des hommes en général…
Je fais aussi le rapprochement aux gens qui se gavent de médicaments. Les médocs, les vaccins, c’est bien, ça protège. Mais ça affaiblit aussi l’homme, il se crée une bulle dont il ne pourra plus sortir s’il continue, c’est certain. Là encore, débat impossible : vaut-il mieux 5 être humains très forts et très résistants ou bien 50 êtres humains faibles… c’est là un autre sujet mais ce n’est que la version « dépendance physique » du problème de dépendance intellectuelle, d’abandon de l’effort intellectuel décrit plus haut.


